Récit
1 – Souvenirs d’enfance.
Je suis
tout au début du second demi-siècle de ma vie. Quel que soit
l’âge de ma mort, j’ai conscience qu’il me reste moins de temps
à vivre que je n’en ai déjà vécu. Je me surprends
souvent à revivre en pensée des moments forts de ma vie,
bons ou moins bons, joyeux ou tristes, importants ou anodins.
Lorsque
j’étais enfant, les saisons existaient. Les arbres attendaient le
printemps pour exposer leurs bourgeons, le soleil devenait plus fort en
été et se cachait parfois pour laisser place à une
grosse pluie d’orage, qu’il séchait très vite en moins d’une
heure. L’automne arrivait progressivement, nous permettant de nous adapter
à sa température un peu fraîche le matin et le soir,
et tous nous rentrions de l’école le manteau défait. L’hiver
aussi nous surprenait avec ses gelées matinales, son froid intense
qui sévissait en plein milieu de la journée et qui faisait
promettre à nos maîtresses ou à nos parents que la
neige tomberait pendant la nuit.
Je me
souviens avec plaisir de ces orages d’été qui éclataient
alors que nous jouions tous au pied de notre immeuble, les uns à
la balle, les autres à la corde à sauter. Nous regagnions
en courant nos appartements et observions derrière notre fenêtre
ces trombes d’eau qui s’abattaient du ciel pour s’écraser sur le
sol en bouillonnant. Dès que la pluie avait cessé, le soleil
réapparaissait. Nous ouvrions les fenêtres et une forte odeur
se répandait dans l’air. C’était l’asphalte de la rue qui
fumait sous les rayons du soleil.
J’aimais
aussi l’odeur des sous-bois en automne. Cette odeur de terre humide qui
accompagnait nos promenades d’enfants insouciants du danger. Nous admirions
les arbres aux couleurs changeantes et nous faisions notre collection de
feuilles qui, bientôt, sècheraient dans nos dictionnaires.
Ensuite les plus décidés pourraient se fabriquer un herbier,
qu’ils seront fiers de montrer à la maîtresse et à
leur famille.
L’hiver
de mon enfance était un vrai hiver. J’aimais le matin au lever,
soulever le double rideau de ma chambre pour voir si les promesses de la
veille tenues par la maitresse ou mes parents étaient réelles.
Ils se trompaient rarement. Un tapis blanc recouvrait les pelouses
endormies et je me pressais pour me préparer afin d’être la
première à fouler la neige. Les copains et copines me rejoignaient
vite et notre journée commençait par une bataille de boules
de neige. Nous arrivions en classe, les joues toutes rouges et nous disposions
autour du poêle gants bonnets et écharpes afin qu’ils soient
réutilisables pour la récréation de 10 h. Vers
midi la neige avait fondu, s’était mêlée à la
terre et laissait de vilaines traces marron sur les routes et les
espaces verts. Nous devions alors attendre avec impatience, la prochaine
chute de neige qui ne tarderait pas.
L’école,
c’était bien. Les tables en bois, régulièrement cirées,
répandaient une odeur confortable qui se mêlait à l’odeur
bien particulière des taillures de crayons. Chaque élève
possédait son encrier en porcelaine blanche, déposé
dans le trou de la table prévu à cet effet. Nous écrivions
à la plume et c’était une tâche parfois bien difficile
pour les moins habiles. Nos cahiers étaient obligatoirement soignés
sous peine de sanctions dont l’évocation aujourd’hui me hérisse
le poil. La plus prisée était d’attacher avec une épingle
à linge dans le dos de l’élève, le cahier souillé
et de lui faire faire des tours de cours pendant la récréation
afin de bien montrer à ses petits camarades et aux autres enseignants
son mauvais travail. L’autre sanction, celle que nous redoutions
tous, était le bonnet d’âne. Celui-ci habilement fabriquée
par la maîtresse était posé sur la plus haute étagère
de la bibliothèque et ne quittait sa place qu’en cas de très
mauvais travail. Je n’ai jamais souri de mes petites camarades lorsqu’elles
ont eu l’humiliation de cette punition. J’étais mal à l’aise
pour elles et à ce moment là, la maîtresse, que pourtant
j’aimais bien, devenait à mes yeux une personne capable de méchanceté.
Les parents ne disaient rien sur ces punitions et ne venaient pas trouver
la maitresse pour la simple raison que les enfants ne se plaignaient pas
auprès d’eux de peur de voir la punition doubler. Et puis d’après
le récit de mes parents, leurs punitions à eux étaient
encore plus récurrentes que les nôtres.
Pour
moi, l’école étant éloignée de mon domicile
(je m’y rendais à pied quand même) le passage à la
cantine le midi était obligatoire. Humm, le bon hachis parmentier
de Mme Bélanger. Quel régal, jamais je n’en ai mangé
d’aussi bons malgré les talents culinaires de Maman. Tout était
préparé par les dames de la cantine qui tôt le matin
épluchaient les pommes de terre, cuisaient les viandes ou les fruits.
C’était les mêmes dames qui nous servaient à table
et rare étaient les enfants qui oubliaient de dire merci. Je me
souviens de ce midi, où je ne saurai sans doute jamais pourquoi,
je me suis appliquée à miauler si bien que tout le réfectoire
était à l’écoute et que je n’avais pas vu que la directrice
se tenait derrière moi. Pour une fois j’étais la vedette
jusqu’au moment ou le doigt de la directrice a atteint mon épaule
droite puis doucement s’est levé en direction du coin de la salle.
Rouge comme une tomate, j’ai quitté mon banc en silence, les yeux
baissés et je me suis positionnée, bras dans le dos bien
au coin de la pièce. Pendant que la directrice regagnait sa place,
j’ai eu le temps de surprendre, sur le visage des institutrices qui prenaient
leur repas, de l’amusement. Je me souviens de cet épisode comme
si c’était hier, je devais avoir 9 ans…
L’entrée
au collège fut pour moi une épreuve difficile à passer.
D’abord pour la première fois nous nous retrouvions dans des classes
mixtes. Jusqu’ici, je n’avais eu que des enseignantes, constater
sur mon emploi du temps que les profs de math et d’allemand étaient
des hommes m’effrayait. Je n’avais pas le choix et je ne sais pas pourquoi
cela me faisait peur. Bien que très proche de ma mère,
j’aimais beaucoup mon père qui me le rendait bien, ainsi que mes
frères et aussi Marc mon meilleur copain, celui avec qui je passais
des heures sous la table de la salle à manger à construire
des villages en lego. Je n’ai jamais fait de prouesses en allemand
et en maths surtout à l’oral, le seul fait de devoir me rendre au
tableau pour un exercice me mettait dans un état de stress que jamais
je n’ai réussi à surmonter. Dès que j’entendais mon
nom prononcé avec force par la voix très masculine du prof
d’allemand, le sang battait à mes tempes, j’étais tétanisée
et incapable de sortir le moindre mot alors que sur une feuille de papier,
j’aurai pu recopier la leçon mot à mot…Les études
furent courtes et un peu avant l’âge de 17 ans, je travaillais. L’un
des bons moments de ma vie fut de reprendre les études à
36 ans. Mes résultats furent excellents. Pourquoi avais-je donc
laissé passer ma chance au cours de ma jeunesse ?
Mon année
de 6ème fut marquée par la crise de mai 68. Je me souviens
que je me rendais chaque jour au collège à pied pour revenir
un peu plus tard faute de professeurs. Nous n’avions plus rien, plus de
profs, plus de cars, plus de carburants, les magasins manquaient de marchandises.
Les grèves rythmaient le quotidien de tous, certains craignaient
une nouvelle guère. Après plusieurs semaines le calme revint…
Fin de
la première partie. |